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SODAV : 82 millions F CFA reversés aux artistes sénégalais — ce que ces chiffres disent vraiment

La Société Sénégalaise du Droit d’Auteur et des Droits Voisins a récemment annoncer le début des paiements de droits numériques et radiophoniques pour un montant global de 82 448 229 F CFA. Une bonne nouvelle pour les créateurs — qui mérite d’être lue avec lucidité.

Quatre-vingt-deux millions quatre cent quarante-huit mille deux cent vingt-neuf francs CFA. Le chiffre est précis, officiel, et attendu depuis longtemps par des centaines d’artistes sénégalais. Mais derrière ce montant global se cachent des réalités plus complexes sur l’économie de la création au Sénégal.

 

Ce que la SODAV annonce — les faits

Le communiqué publié par la Société Sénégalaise du Droit d’Auteur et des Droits Voisins (SODAV) annonce le démarrage des paiements à compter du jeudi 12 mars 2026 à 9 heures du matin. Ces versements concernent deux catégories de droits sur deux périodes distinctes : les droits numériques CRBT (Caller Ring Back Tone — sonneries d’attente téléphoniques) pour le second semestre 2024, et les droits radiophoniques pour le second semestre 2025.

Le montant total distribué est de 82 448 229 F CFA. Ce montant se répartit en trois enveloppes distinctes :

MONTANT GLOBAL DES RÉPARTITIONS

82 448 229 F CFA

DROITS NUMÉRIQUES — MUSIQUE

2e semestre 2024

15 608 173 F CFA

DROITS NUMÉRIQUES — RELIGIEUX

2e semestre 2024

56 340 056 F CFA

DROITS RADIOPHONIQUES  ·  2e semestre 2025

10 500 000 F CFA

 

Catégorie Montant (F CFA) % du total Période couverte
Droits numériques — Musique (CRBT) 15 608 173 18,9% 2e semestre 2024
Droits numériques — Religieux (CRBT) 56 340 056 68,3% 2e semestre 2024
Droits radiophoniques 10 500 000 12,7% 2e semestre 2025
TOTAL 82 448 229 100%

Ce que ces chiffres disent — l’analyse

Le premier chiffre qui saute aux yeux est la disproportion entre les droits numériques musicaux et les droits numériques religieux : 15,6 millions contre 56,3 millions. Les contenus religieux représentent à eux seuls 68% du montant total des droits numériques CRBT distribués ce semestre.

Ce n’est pas une anomalie. C’est le reflet fidèle de la consommation musicale et audio sénégalaise sur les téléphones mobiles. Au Sénégal, les sonneries d’attente (CRBT) sont massivement choisies parmi les contenus religieux — récitations coraniques, chants soufis des grandes confréries, allocutions de guides religieux. Ce phénomène, bien connu des opérateurs télécoms sénégalais, se traduit ici en droits d’auteur concrets reversés à des centaines de créateurs et institutions religieuses.

Le CRBT : quand la sonnerie devient un revenu

Le système CRBT (Caller Ring Back Tone) fonctionne ainsi : quand un abonné mobile choisit une sonnerie musicale ou audio que ses correspondants entendent en attendant qu’il décroche, l’opérateur télécoms collecte un abonnement. Une fraction de cette somme est reversée à la SODAV, qui la redistribue ensuite aux ayants droit selon des règles de répartition définies.                        Ce mécanisme est crucial pour l’économie musicale sénégalaise pour une raison simple : il génère des revenus de manière quasi automatique, sans que l’artiste ait à être présent, à se produire ou à vendre physiquement son œuvre. C’est l’un des rares systèmes de rémunération passive qui fonctionne réellement en Afrique de l’Ouest francophone — là où le streaming légal reste peu développé et le piratage massif.

Les droits radiophoniques : la radio reste essentielle

Le troisième poste — 10 500 000 F CFA au titre des droits radiophoniques du second semestre 2025 — mérite d’être regardé séparément. La radio reste, en 2026, le premier média d’information et de divertissement au Sénégal et dans la grande majorité des pays africains francophones. Elle touche des audiences que les plateformes numériques n’atteignent pas — rurales, moins jeunes, moins connectées.

Les droits radiophoniques rémunèrent les artistes dont la musique est diffusée sur les antennes. Chaque passage d’une chanson sur une radio habilitée génère en théorie une rémunération, collectée par la SODAV auprès des radios et reversée aux ayants droit. En pratique, la collecte est difficile : de nombreuses radios ne paient pas leurs redevances, et celles qui le font le font parfois avec des retards importants — comme le suggère ce versement du second semestre 2025 distribué en mars 2026.

Les questions que ce communiqué ne répond pas

Toute bonne nouvelle mérite d’être lue avec lucidité. Ce communiqué de la SODAV annonce une distribution — mais il ne répond pas à plusieurs questions que les artistes sénégalais sont en droit de poser.

Combien d’artistes sont concernés ? La SODAV ne précise pas le nombre de membres qui toucheront une part de ces 82 millions. Si ce montant est réparti entre 1 000 artistes, la moyenne par bénéficiaire est d’environ 82 000 F CFA  pour un semestre de droits. Si la répartition est plus concentrée — ce qui est probable, les droits étant proportionnels à la diffusion — certains artistes très diffusés toucheront des sommes confortables quand d’autres recevront des montants symboliques.

Quel est le délai entre la collecte et le versement ? Ce communiqué distribue en mars 2026 des droits numériques du second semestre 2024 — soit un an et demi après la période concernée. Les droits radiophoniques du second semestre 2025 sont versés six mois après la période. Ces délais, courants dans les sociétés de gestion collective africaines, représentent un frein réel pour les artistes qui comptent sur ces revenus pour financer leur création.

Quelle est la traçabilité de la collecte ? Comment sait-on que tous les opérateurs télécoms et toutes les radios ont bien reversé à la SODAV les sommes dues ? Le chiffre de 82 millions est-il le reflet fidèle de ce qui a été consommé — ou y a-t-il des pertes liées au non-paiement de certains acteurs ? Ces questions de transparence restent centrales dans le débat sur les droits d’auteur en Afrique.

Ce que les artistes doivent savoir

→  Pour bénéficier de la répartition SODAV, il faut être membre enregistré à la SODAV (www.lasodav.sn)

→  Les droits CRBT nécessitent que vos œuvres soient déclarées et référencées dans la base de données SODAV

→  Les droits radiophoniques dépendent du monitoring des diffusions — vérifier que vos œuvres sont bien enregistrées

→  Pour toute question : SODAV — 35 Rue Vincent x Ngalandou Diouf, Dakar — Tél. 33 889 01 86

La SODAV dans le paysage africain des droits d’auteur

La Société Sénégalaise du Droit d’Auteur et des Droits Voisins a été créée en 2008 pour remplacer le BSDA (Bureau Sénégalais du Droit d’Auteur). Elle est affiliée à la CISAC (Confédération Internationale des Sociétés d’Auteurs et Compositeurs) et à l’OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle), ce qui lui permet de collecter des droits pour les artistes sénégalais dont les œuvres sont diffusées à l’étranger, et inversement.

À l’échelle africaine, le Sénégal est l’un des pays francophones où la gestion des droits d’auteur est la plus structurée — aux côtés de la Côte d’Ivoire (BURIDA) et du Cameroun (SOCAM). Mais la réalité des revenus distribués reste modeste comparée aux grands marchés musicaux africains anglophones comme le Nigeria, où les droits numériques générés par Afrobeats se chiffrent en millions de dollars.

Cette disparité illustre un enjeu central pour la musique africaine francophone : la nécessité de développer des plateformes de streaming légal ancrées sur le continent, des systèmes de monitoring plus efficaces, et des relations plus structurées entre les sociétés de gestion collective africaines et les grandes plateformes mondiales (Spotify, Apple Music, YouTube).

Ce que cela change — et ce qui reste à faire

La répartition SODAV du 12 mars 2026 est une bonne nouvelle. Elle prouve que le système de collecte fonctionne, que les artistes sénégalais ont droit à une rémunération pour leur travail, et que la SODAV joue son rôle d’intermédiaire entre les consommateurs et les créateurs.                                                                                                                                                                                                         

Mais 82 millions de francs CFA pour un semestre de droits numériques et radio dans un pays de 18 millions d’habitants, c’est aussi un chiffre qui révèle la fragilité de l’économie de la création musicale sénégalaise. Dans un pays où la musique est omniprésente — dans les taxis, les marchés, les cérémonies, les téléphones — les artistes qui la produisent restent économiquement vulnérables.

La vraie révolution des droits d’auteur au Sénégal passera par trois leviers : l’amélioration du monitoring des diffusions numériques, le développement de plateformes africaines de streaming légal, et une meilleure éducation des artistes sur leurs droits et les démarches pour en bénéficier. La SODAV a un rôle central à jouer — et cette répartition, aussi imparfaite qu’elle soit, en est une étape.

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